Berlusconi, la gauche et la pédagogie de la mémoire

Homme de théâtre et de grande culture, chercheur et interprète polyédrique d’une antique tradition, politiquement engagé pour “une utopie réalisable”. Laura Tussi a interpellé pour “ Carta”, Moni Ovadia, le “saltimbanque”, l’histrion de l’identité culturelle et populaire Yiddish juive.

Quelle est votre opinion sur “Le calendrier du peuple”, une revue qui fête ses 57 ans – née du mouvement de la résistance antifasciste – revue qui était lue tant par les ouvriers agricoles ou pas, les paysans, que par les professeurs universitaires; quel comportement les intellectuels devraient adopter aujourd’hui vis à vis de cette revue?

Le langage et les modalités d’approche de la gauche au problème de la mémoire historique et d’une culture pouvant être diffusée et maintenue en vie, fervente, militante sont problématiques. C’est pour cela qu’une relation culturelle entre la Gauche et ses interlocuteurs, même intellectuels, est devenue très difficile, parce qu’elle pose le problème des codes interprétatifs, canons, schémas et langages communicatifs, qui naît d’une constatation – qui se doit d’être radicale pour permettre un développement, une fonction effective, actuelle, militante. Nous avons été vaincu. La défaite d’une époque. Nous avons perdu la guerre, pas une bataille. Sans une prise de conscience radicale de la situation, il sera difficile de jouer un rôle.
Au contraire, lors de la naissance de “Le calendrier du peuple”, on assiste à une participation énorme, démesurée des masses à la culture anticapitaliste, le Parti Communiste était très fort, enraciné profondément dans le substrat populaire. Actuellement les partis de gauche perdent de plus en plus le rapport, le lien avec les masses, la relation authentique, spontanée avec le peuple, avec les classes sociales qui devraient le réévaluer, lui être reconnaissant, en récupérer les valeurs civiles, sociales, culturelles… Aujourd’hui les masses se sont profondément transformées.
Nous assistons à une diminution progressive des classes ouvrières et paysannes, en faveur des employés du tertiaire. On assiste à un faux, feint, hypocrite élargissement de l’activité d’entrepreneur à la classe basse, parce que tous aspirent à devenir de petits entrepreneurs, puis à s’agrandir, puis à s’enrichir avec voracité. Naturellement, ils seront exploités à leur insu, sous de nouvelles formes. Cette condition différente, modifiée produira un type ultérieur de réponse culturelle à l’exploitation. Si nous ne parvenons pas à l’anticiper et à en être les interprètes innovateurs, nous nous retrouverons arriérés, dépassés, obsolètes, avec de vielles catégories inaptes, nous ne serons plus à la page. La classe ouvrière est encore importante, mais elle en voie de diminution progressive. C’est un phénomène que l’on ne peut arrêter: à la classe ouvrière va se substituer la main d’œuvre des migrants, qui utilise cependant d’autres langages et d’autres moyens, parce qu’ils ne sont pas descendants de la classe ouvrière italienne et européenne qui a eu des rapports directs avec la culture communiste et marxiste. La culture marxiste, communiste ou en tout cas de gauche n’a pas été structurée par la classe ouvrière, parce qu’on a opté plus pour les slogans et les idéologies que pour la profondeur des concepts et des valeurs: cela signifie automatiquement une démocratisation.
Quand il faut structurer le parti, avec une démocratie et une conscience, une discussion critique plus ample peut se développer. Probablement le Parti Communiste a été démocratique, mais avec de grosses rigidités au niveau des dirigeants du parti. Les résultats nous les voyons aujourd’hui dans le DS un parti qui a de grosses difficultés à trouver une identité. De l’autre côté, la gauche radicale (Re-fondation communiste) représente 5 % de l’électorat et n’est pas capable de conclure, de mûrir en se faisant l’interprète d’une dimension critique.
Nous sommes devenus nostalgiques.
Nous devons être durs avec nous-même. Pourquoi n’étions-nous pas préparés face au phénomène Berlusconi? Parce que nous n’avons pas su interpréter des phénomènes et des mutations si impérieux et pressants. La première réaction de la gauche radicale aux innovations technologiques a été le dénigrement, parce qu’elles représentent le développement des forces productives et des transformations de la superstructure. La gauche marxiste regarde derrière soi et non devant…toujours en termes provocateurs. La sociale-démocratie européenne court derrière le développement capitaliste, elle ne l’anticipe pas, même s’il s’agit peut-être d’un capitalisme moins aggloméré, agglutiné, plus porté vers une distribution équitable entre les masses : voilà la grande nouveauté!
Baudrillard, un critique de Marx, soutient que le grand philosophe construit sa théorie sur un fondement: le rapport entre la valeur d’usage et la valeur d’échange. Un tel rapport apparaît dépassé dans les sociétés développées, il a perdu son sens. Nous vivons actuellement une hypertrophie des mécanismes économiques qui sont entrés dans une sorte d’hyperespace auto-référentiel, ayant une réalité propre qui se meut sur les faits, les évènements.
Le capitalisme s’est étendu comme une métastase à de larges couches de la population, c’est pour cela que tout le monde voyage avec le bulletin de la bourse, parce que tous veulent le bien matériel immédiat sur cette terre. En Chine: “Hyper-capitalisme Communiste”! Qui pouvait prévoir de tels phénomènes? Le capitalisme est encore vigoureux. Peut-être est-ce justement la nature humaine que Marx voulait résoudre: la grande limite/obstacle de Marx.
Marx était le fils spirituel de la Révolution française et de l’idéal de Rousseau: c’est-à-dire que l’homme est bon et que c’est la société qui le corrompt. Dans les “Manuscrits économico-philosophiques” de 1844 s’exprime le génie du philosophe. Il établit que l’aliénation du travail est la contradiction centrale du système capitaliste. Sa théorie repose sur: la lutte contre l’aliénation, la vraie libération de l’homme, l’égalité des droits.
L’homme est un projet ouvert, ni bon, ni mauvais, mais fragile, faible, désorienté, effrayé, car c’est la peur qui conduit à augmenter les biens matériels qui protègent l’individu. Le capitalisme fordien a donc trouvé un mécanisme génial: l’homme de gauche croit en la justice sociale, mais cherche cependant le maximum de bien-être possible. Le capitalisme fordiste soutient “ toi ouvrier, tu travailles pour moi capitaliste et le profit retombe sur tous” et cela ne fait aucun doute, le bien-être matériel s’est étendu à des classes de la population bien plus vastes, même si cela concerne presque exclusivement les sociétés développées.
Mais aussi des pays comme la Chine et l’Inde entrent dans ce milieu, tout en ayant de vastes poches de pauvreté, avec lesquelles le capitalisme se garantit un présupposé inexpugnable: l’important c’est que le nombre de ceux qui “sont aisés” ou qui ont de telles expectatives dans le système en vigueur soit suffisamment exigu, de sorte qu’il ne puisse générer des éléments de déstabilisation du système.
Actuellement, une revue comme “Le calendrier du peuple”, voulant demeurer et survivre dans une ligne de démarcation politique précise, doit avoir une continuité dans sa descendance marxiste qui peut se manifester par des études, des recherches et des relations avec l’histoire et la mémoire passée du peuple, des gens, mais surtout elle doit aussi comprendre que les phénomènes sociaux et par conséquent politiques, sont de nature nouvelle et imprévisible. “Avoir les bonnes idées” ne signifie pas qu’elles soient praticables si l’on ne recueille pas un vaste consensus, car cette démocratie est pourrie, artificielle, plus formelle que substantielle, elle permet à peu de personnes d’avoir des moyens effrayants de contrôle médiatique, communicatif pour construire le sens commun, un vaste consensus qui tend à effacer les mémoires de vie, de l’Histoire, en dépit de la réminiscence historique collective… et des millions d’individus perdent la possibilité de s’exprimer avec leur propres idées, de perpétuer la mémoire populaire. Et ce n’est pas tout, un tel système est fondé sur une marge exiguë de consensus ou sur des lois qui servent au gouvernement, mais ne sont même pas démocratiques, comme le système majoritaire, qui a permis au libéralisme économique, en odeur de fascisme, typiquement berlusconien, de gouverner. Toutefois nous n’avons rien trouvé de mieux à ce simulacre de démocratie, même si nous avons essayé, nous marxistes, avec la Russie léniniste. Le stalinisme a été un système dictatorial féroce tendant à l’épuration des dissidents, des hauts hiérarques aux paysans sans-avoir: cela n’a pas marché, cela a été une catastrophe générée par l’application déformée et aberrante des thèses et des théories marxistes, dans une malheureuse tentative de collectivisation agricole et de la force de travail qui s’est conclue par le carnage des Goulags. Le stalinisme a été la dernière forme de tsarisme de la grande Russie, comme le soutenait Trotski. Une provocation: Staline, le dieu embaumé dans le mausolée de Lénine… des files de kilomètres de communistes en pèlerinage vers l’homme embaumé, une poupée de cire. L’iconographie idolâtre est simplement une perversion du christianisme. Il faut toujours un dieu et naturellement Staline est son prophète, c’est-à-dire le pape, toujours suivant une interprétation perverse et provocatrice. Qui n’est pas d’accord avec le système: à mort! Car ce n’est pas un adversaire avec qui l’on peut discuter selon les termes dialectiques du raisonnement, banni de la dictature, mais un ennemi ontologique, un antagoniste du dieu sur terre. Le “Césarisme byzantin” s’est manifesté dans l’iconoclastie, de même le “Tsarisme stalinien” a effacé tous les adversaires de Staline, l’homme de fer, des photographies ; signe des temps impressionnant, y compris Trotski, chef de l’armée rouge. Le numéro deux de la Révolution d’octobre, effacé, éliminé des photographies comme d’autres bureaucrates hauts placés, hiérarques, parmi lesquels Kamenev et Zimenev. Staline a tué les communistes, a épuré tout le parti de la révolution avec les déportations de masse, le travail esclavagiste des grands travaux. Lyssenko a détruit la génétique soviétique en inventant la théorie marxiste léniniste de la nature sur la base d’un mauvais livre de Engels. Tous les génétistes mendéliens ont alors été bloqués et envoyés dans les Goulags et Lyssenko a bloqué la génétique soviétique pour vingt ans. Il fallait et ils voulaient une vérité unique, irréfutable, inattaquable. Mais pourquoi ne pas laisser les diversités, les différences de pensée en mesurer les résultats par une confrontation réciproque? Par contre, tout ce qui était suspecté de bourgeois fut combattu, manu militari! Qu’a donc à voir ce système avec la théorie marxiste de l’état? Que c’est une science critique, postulée, justement, comme un état possible. Naturellement Staline était un homme de son temps, et la forme de tsarisme qu’il choisit était géniale sous de nombreux aspects, mais de fait, toute l’idolâtrie de parti, selon une hypothèse provocatrice, indique cependant que le système n’était pas purement tsariste, mais avait ses racines incontestables, vice intrinsèque d’un esprit pervers tendu vers l’avidité impatiente, dans le délire pervers de la soif du pouvoir. Le “Césarisme byzantin” c’est l’occident d’orient…et l’occident suit sa route, accomplit, avec le nazisme, une banqueroute frauduleuse, celui-ci est encouragé par la culture occidentale, toutes les bourgeoisies occidentales l’applaudissent…le peintre en bâtiment autrichien, jusqu’à ce que l’opposition comprenne sa folie homicide contre l’humanité entière dans ses différences intrinsèques. C’est pour cela que Von Thussen, chef des Aciéries Réunies, grand industriel allemand, fuit et écrit en 1939 un opuscule, qu’il faudrait offrir à tous les révisionnistes, qui s’intitule « J’ai payé Hitler » avec la nomenklatura de la haute bourgeoisie allemande et des grands industriels, y compris les hiérarchies ecclésiastiques etc.…Soutenant par la suite qu’ils n’hésitaient pas à exploiter le travail esclavagiste. Ceci est l’occident dont la banqueroute est totale en version Est et Ouest.
Alors, en ce qui nous concerne, notre devoir est de comprendre que nous avons perdu la guerre et de maintenir les bases que sont les idéaux, car les idéologies sont mortes et c’est un bien, elles ne sont qu’idolâtrie, mortelles, on ne peut les critiquer, les réfuter, les remettre en question… c’est la conviction plus effrayante de la dérive stalinienne. Il n’existe plus d’espace pour la discussion, la confrontation, les diversités, les différentes catégories, comme dans toutes les dictatures militaires. Le crime majeur de Staline est l’unanimisme. Qu’est-ce qui génère une science, un idéal ? La discussion continuelle, la confrontation, l’effervescence des idées, l’accroissement des facultés cognitives, du processus mental, de la pensée de l’idéation, de l’élaboration de projets.
Il faut maintenir fermement les lignes directrices étiques de notre position et reprendre jusqu’aux extrêmes conséquences la nature critique du marxisme. Donc si les apparats conceptuels ou les paradigmes de recherche économique sont dépassés, il faut dépasser, élaborer le « deuil », la ré-élaboration, le dépassement historique qui appartient à la nature des hommes, des dynamiques internes aux époques, historiques de l’évolution humaine.
Les valeurs restent donc inaltérées, mas les modalités pour les mettre en pratique, pour les rejoindre, changent, sont soumises à des transformations de nature historico-structurelles. Nous devons retrouver la dimension des émotions, des passions, de l’engagement profond des sentiments que l’on ressent, que l’on construit avec la conscience que le « racines » ne sont pas un fétiche, mais une valeur. Le patrimoine émotionnel des « racines » culturelles, historiques, éthico-civiles, ne doit pas être interrompu, parce que la grande lutte pour la liberté de l’homme a commencé avec Moïse dans le désert et Abraham qui détruit les idoles.
La racine, la matrice doit alors être maintenue fermement, il ne faut pas s’effrayer des révisionnismes impérieux, quel qu’il soit. Le révisionnisme est une idéologie politique qui vise à réhabiliter une classe de pouvoir, cruelle et sans scrupules, comme la bourgeoisie contemporaine, la haute classe du vingtième siècle, italienne et d’autres Pays, qui ne doit rien apprendre aux communistes, aux personnes de gauche : bourgeoisie sans scrupules, colonialiste, impérialiste, chauvine, cruelle, qui n’a pas eu peur de se servir des fascismes, des dictatures de tout bord, qui alimenté et maintenu et qui continue à alimenter et maintenir des régimes totalitaires, autoritaires, dictatoriaux, qui ont exploité le travail esclavagiste à des niveaux de brutalité humaine aberrante, qui ont soutenu Hitler, jusqu’au colonialisme américain qui a maintenu tous les régimes totalitaires du monde entier.
Nous avons donc besoin de nous remémorer, de récupérer le passé, de se souvenir de l’histoire, de retrouver les racines profondes de l’homme, le vrai sens de son existence : la santé, l’intégrité morale, le droit à la liberté, à une égale dignité, parce que l’égalité signifie « dignité égale et équité de droits » de tous les êtres humains devant le droit, la loi, la vie, les exigences vitales.
La fonction d’une revue comme “le calendrier du peuple”, est d’être le pont entre une tradition immense porteuse d’un héritage de valeurs qu’il s’agit de ne pas perdre, de ne pas brader, mais c’est aussi de relever un défi énorme : celui de recommencer à faire rêver, de continuer à « animer » les êtres humains, à travers le langage des émotions, parce qu’ils sont capables de réalisations sublimes. Les gens ne vivent pas seulement de « choses concrètes », mais d’émotions, du rêve qui se reflète dans l’utopie d’un monde meilleur, pouvant être actualiser par la relation entre les des personnes capables d’aimer, vivre, s’émouvoir, rêver, désirer…aller au-delà. Aujourd’hui le langage de la gauche est d’un côté celui de la gouvernabilité et de l’assainissement du bilan public : thèmes irréprochables, mais qui ne font pas rêver les hommes. C’est ainsi que les gens ont en effet cru aux balivernes du libéralisme berlusconien, populiste et subtilement démagogique. Parce que si d’un côté il existe un radicalisme inactuel, peut-être juste mais non communicatif, privé d’une transmission directe, interactive, de l’autre côté il y a une bataille culturelle perdue, avec l’avènement des télévisions et l’invasion de la pensée commune et hypertrophiée par une consommation évanescente, celle-ci sont des moyens sans pitié, apparemment inoffensifs qui mettent en œuvre une « Bildung » primaire, simpliste, une « formation » élémentaire mais sans pitié, subtilement voilée par la démagogie populiste qui influence directement les masses non préparées, dépourvues, sans défenses, faibles…Et nous, hommes de Gauche, nous n’avons pas su véhiculé savamment, sagement, un tel système médiatique envahissant, omniprésent et comprenant tout, ayant rendu Marx un fétiche rigide, transformant malgré nous sa science critique en une « église ».

Vous avez participé en tant qu’invité à une émission de Rai Educational, où apparaissaient des témoignages de déportés politiques italiens, dissidents au système. Quelle est votre opinion sur de telles catégories victimes de l’extermination nazie et fasciste ?

La mémoire de la Shoah appartient à tous: il existe une spécificité juive et une spécificité du peuple Rom, les deux premières communautés prédestinées à l’extermination nazie-fasciste. L’antisémitisme est l’un des éléments portants de l’extermination nazi-fasciste et nous en discutons parce qu’ainsi, avec l’antisémitisme, l’homme passe le seuil de l’ « ennemi par position et assume cette prédisposition contre l’ennemi par définition, l’ « ennemi ontologique », c’est-à-dire que l’on combat une autre nation parce qu’elle est ennemie, ainsi j’obtiens un lopin de terre et ainsi de suite…Ceci c’est l’hostilité par positon. Dans le cas de l’antisémitisme, le différent est l’ennemi ontologique, simplement parce qu’il est là, parce qu’il existe avec son essence humaine, sa pensée autre, sa raison autre, son idée raisonnable. C’est une conception du nazisme, sans précédents dans d’autres formes de dictatures. Les juifs sont porteurs d’une idée inacceptable pour tout tyran, tout dictateur : l’homme possède un seul patron, le Père Éternel, celui-ci ne se voit pas, n’a pas d’image, ne peut être représenter et n’a pas de médiateur. Le rabbin n’est pas un prêtre, dans l’orthopraxie religieuse juive il n’existe pas de hiérarchie. Le problème est la portée révolutionnaire de la pensée juive : elle consiste au fait qu’Abraham fonda l’égalité de l’homme et le statut d’être humain. Le tyran, dictateur, despote qui prétend avoir un droit de vie et de mort, désire l’absolu, décide d’être un dieu sur terre, pour ces raisons il est évident qu’il hait profondément, viscéralement le juif et sa culture : c’est son antagoniste ontologique naturel, dans une démocratie mûre l’antisémitisme n’existe pas. Staline est antisémite parce qu’il veut le pouvoir, l’absolu, par la violence.
Quand Abraham décide contre la volonté de Dieu de ne pas sacrifier son fils Isaac, on décide que la vie humaine est sainte et bannir le sacrifice humain signifie passer de la tribalité à la socialité, dans la mesure où le Père n’est plus maître de la vie de son fils, il doit y avoir une conscience éthique de la vie sainte, pace que l’existence humaine est inviolable, la violence est injuste dans la conscience du code éthique juif.
La vie du fils Isaac appartient à la vie du monde, comme principe éthique.
Les juifs conçoivent la vie dans son entier, dans chacune de ses manifestations, comme étant sainte. Transformer chaque être humain en une «entité haute » est une grande utopie. L’Éternel dit : « Vous serez saints parce que Je suis saint ». Tous les gestes sacrés du quotidien sont la sanctification de l’existence, de la vie sous toutes ses formes, qui rapprochent d’une dimension divine, par « divin » nous entendons le statut qui garantit à l’être humain un projet eschatologique, un thelos (du grec), une fin, un sens et une signification de l’existence, de l’être au monde et pour le monde, l’en soi et le pour soi, sans cela la vie se transforme en une série asphyxiante de faits anonymes et mécaniques et de simples et brutales luttes pour la survie. Au fond le judaïsme découvre, construit le sens de la vie, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme, les principales religions monothéistes. Pour le judaïsme tous les gestes de l’existence sont rendus hauts, saints et dotés de sens, d’un thelos, d’une fin qui soustrait l’homme à la pure bio-mécanique de la survie. L’orthopraxie juive è un chemin pour la construction de la fraternité universelle et de l’égale dignité de tous les êtres sur toute la terre. L’une de raisons pour lesquelles, personnellement, comme juif et comme homme de Gauche, j’attaque le révisionnisme c’est que le nazisme concerne l’humanité entière, les juifs, les peuples Rom, tous les opposants quelle que soit leur « foi » politique, les témoins de Jehova, mais surtout elle concerne deux catégories, deux « populations transversales » à toute l’humanité : les homosexuels et les infirmes (handicapés). La mémoire de la résistance est malheureusement moins rappelée, ritualisée par rapport à la mémoire juive, mais personnellement je ne distingue pas, en tant que membre de l’Anpi, l’antifascisme politique communiste et socialiste de ma condition de juif.
Une spécificité juive a existé et nier les spécificités signifie substantiellement homologuer et aplatir les différences et l’hostilité contre toutes les catégories de différence à l’intérieur du phénomène concentrationnaire. Je suis parti de mon judaïsme et du radicalisme avec lequel il pose la liberté de l’homme dans le domaine de la justice sociale (comme on peut lire aussi dans les Prophètes) pour comprendre totalement, pleinement, la conséquence du concept de justice sociale, proclamée par le prophétisme.
La présence et le militantisme juif dans les mouvements socialistes révolutionnaires, communistes et anarchistes, comme dans le comité central de la révolution bolchevique et dans la direction restreinte fut importante. Trotski, Kamenev, Zimenev étaient juifs, et même Lénine était d’une lignée matriarcale, matrilinéaire, généalogiquement parlant, juive.
La présence juive est impressionnante dans le parti communiste allemand, comme dans le parti communiste américain. Le premier parti ouvrier sociale-démocratique de Russie et de Pologne est juif, c’est lui qui constituera par la suite les cadres dirigeants du parti ouvrier sociale-démocrate russe. La question juive est assez complexe aussi du point de vue de la résistance, tant française que polonaise (etc.…), au moment où le judaïsme s’émancipe, sort des ghettos européens, on remarque une adhésion déconcertante aux mouvements révolutionnaires de la part d’intellectuels juifs. Personnellement je viens de cette histoire, de ces racines politiques, d’engagement militant. Je suis spirituellement de Gauche, utilisant une contradiction des termes, presque un oxymore, parce que je suis éthiquement de Gauche, comme conséquence idéale, dépendant de la valeur de mon origine juive, bulgare séfarade.

Je suis convaincu que le messianisme juif n’existe pas sans la justice sociale. La pauvreté à l’époque biblique était bannie, éliminée, elle n’était pas acceptée parce que le pauvre avait droit à la dîme de la récolte, il ne s’agissait pas d’une aumône piétiste, mais d’un droit légal. Personne ne pouvait cultiver un champ sans en réserver une partie au pauvre, « à celui qui ne possédait ni n’avait », et cela selon la loi et non le piétisme du gouvernement ou de la haute bourgeoisie, ou la générosité compatissante et pénible du riche ému par un esprit piétiste, selon un droit écrit, légal et sacré. Je ne pourrai jamais séparer la valeur de la Résistance nazi-fasciste de toute les vicissitudes historiques de l’époque nazie et de la Shoah, de l’extermination des juifs. Souvent je dis à mes camarades juifs « Rappelez-vous qui était à nos côtés quand ils nous exterminaient, ne l’oubliez jamais….n’oublies pas que les Berlusconi d’alors prenaient parti pour les nazi-fascistes et exploitaient le travail des nôtres de manière esclavagiste et leur être. » Naturellement les juifs aussi « se perdent », comme tous les êtres humains…ainsi quelqu’un répond « souviens-toi du Goulag » et je répète que les premières victimes de Staline ont été les Juifs et les communistes. Toute l’Intelligentsia, tous les grands interprètes du théâtre Yiddish, tous dans les Goulags. La justice sociale et le socialisme n’existent pas sans la liberté. « La liberté sert au socialisme comme l’air sert à l’homme pour respirer », comme a dit un ministre de la culture cubain. Mais il n’y aura jamais de justice sur cette terre sans une forme de socialisme communiste et naturellement mon antifascisme juif inclus la mémoire de toutes les victimes du fascisme, de l’antisémitisme, du totalitarisme, opposants, victimes, indistinctement, qu’ils soient juifs, ouvriers, intellectuels etc.…

Dans plusieurs facultés de sciences humaines italiennes les pédagogues utilisent la méthode éducative de la culture et de la pédagogie de la mémoire. Cette tradition met en contact les différents pédagogues des universités italiennes, sous le signe d’une attention particulière aux thématiques de la sociologie, de la pédagogie de la subjectivité et de l’individu aussi, auto-narration, fouille intérieure, recherche en soi, pour soi, à travers l’écoute de soi à travers l’ « autre », auto-compréhensions, compréhension de l’unicité de soi et de celle d’autrui et sur l’individualité. En fonction de ces prémisses, il existe un parallèle entre la mémoire historique individuelle et collective occidentale et la Toledot, l’«Histoire de génération en génération » juive ?

En hébreu, l’Histoire est nommée, justement, Toledot parce qu’elle marque le passage, la transmission, la tradition, de génération en génération, la seule méthode importante pour la formation de l’Histoire vraie, celle des êtres humains, pas celle des puissants. L’Histoire, jusqu’à des temps récents a été l’histoire des puissants, des gouvernements, des monarques, des hiérarques, des grandes bureaucraties et des noblesses prévaricatrices, exploiteuses et des bourgeoisies asservies, des mouvements de pensée et des courants philosophiques, intellectuels, et elle l’est encore maintenant. C’est pour cela que nous choisissons Toledot, le passage intergénérationnel, la transmission de la mémoire historique populaire, du « quart état », de la « plèbe », du peuple, vécue, crée, expérimentée par le peuple parce qu’elle donne la possibilité à l’Histoire des puissants de devenir l’Histoire des gens, des peuples, en nous occupant seulement, même au niveau didactique et éducatif, même au sein des familles, du passage intergénérationnel. La chute de la tension idéale vis-à-vis du phénomène de la Résistance est due à notre erreur éducative de pères des mouvements de revendication des droits et des « résistances », oppositions, luttes de droit. Nous nous sommes rendus. Nous avons été rigides. Pourquoi, nous, les juifs, nous racontons l’histoire de la libération de L’égypte à chaque Paques ? Les maîtres répondent : « Pour que tu saches que tu as été libéré « Toi », pas eux…c’est ta propre libération que tu fêtes, à travers la mémoire de ce fatidique évènement ». Mais cette transmission, cette consignation, la tradition de la mémoire orale est des fontes écrites aussi, des reliques, des documents, n’a pas eu lieu, n’a pas été perpétuée avec la Résistance antinazi-fasciste… Il faudrait raconter aux jeunes «souviens-toi que c’est « Toi » qui te trouves sur ces montagnes, c’est « Toi » qui a combattu le nazi-fascisme, en tant qu’héritier des générations ». C’est avec cette valeur éthique seulement que la « Guerre », la « Bataille » devient une Mémoire Éternelle, sacré. Combien de fois avons-nous été à nouveau prisonnier en « Égypte », nous les juifs, les États-unis sont sous de nombreux aspects une Égypte, de même qu’Israël ces temps-ci. La libération de l’Égypte prévoit la libération de toute l’humanité. « Tu » n’es pas libre tant que tous ne sont pas rachetés d’une condition d’asservissement et d’esclavage. C’est un processus cognitif de conscience qui n’est pas imposé par le haut, il faut beaucoup de patience. C’est l’erreur majeure de la Gauche révolutionnaire depuis qu’elle est née : croire qu’il s’agit d’une question de génération. Il ne faut pas renoncer à l’Utopie, chacun doit interpréter son rôle et ce aussi pour les prochaines, les futures générations, pour qu’à leur tour elles jouent leur rôle et ainsi de suite car le processus de libération se poursuit à l’infini. Nous avons cru à la révolution, au socialisme pour obtenir « tout, tout de suite », ce qui signifie « rien, jamais ». Les vrais processus d’évolution doivent entrer dans les fibres, à un niveau viscéral, émotif, sentimental, dans les canons des valeurs culturelles des générations, avec la tradition «de génération en génération » comme le chantait les partisans du ghetto de Varsovie, en majorité socialistes et communistes. Ils chantaient « Le soleil du matin illuminera ce jour pour Nous et comme hier les souffrances et les ennemis disparaîtront, mais même si le soleil tardait et l’aurore ne surgissait, notre chant se propagera de génération en génération. » Ou nous prenons conscience que nous ne verrons pas cette aurore, cela ne nous arrivera pas, mais peut-être que cela n’arrivera à personne : l’aurore est la limite, l’utopie de lendemains meilleurs !
Nous devons accomplir un long processus d’engagement culturel et éducatif, formatif, tout en ayant conscience de la difficulté que comporte le militantisme politico-culturel, pour parvenir à la construction de la fraternité universelle entre les hommes, la valeur qui confère son sens à la vie. Un homme qui ne « lutte » pas, qui ne soumet pas sa propre existence à un joug éthique qui implique des revendications pour les plus faibles, les déshérités de cette planète, c’est un mort qui marche. Ma lutte c’est l’engagement contre le libéralisme, les injustes expropriations et inégalités du capitalisme. Je me bats avec le peuple de Seattle pour que notre destin ne soit pas décidé par une poignée de multinationales super-puissantes. Je me bats avec les camarades du syndicat Fiom (fédération italienne des ouvriers de la mécanique) parce qu’une démocratie n’existe pas si elle ne garantit pas la dignité civile sur le lieu de travail, qui ne doit pas devenir synonyme d’exploitation, de marginalisation, de vexation et d’abus esclavagiste, mais doit défendre des garanties, par un statut humain, par le droit du travailleur et de la travailleuse à élever leur progéniture avec sérénité ; quand ils rentrent chez eux ils doivent s’occuper de leurs enfants et ce sans être abrutis comme des bêtes, mais avec des ressources créatives de vie apprises aussi par le travail exercé, dans la dignité, le bien-être, avec un emploi qui prévoit aussi les trente-deux heures. Nous devons augmenter la liberté des êtres humains « en libérant leur temps », leur temps créatif pour eux, pour leurs enfants, pour leur rapport avec la communauté, avec le quartier, avec la ville, avec le monde, pour réaliser la « Bildung », la formation communautaire, collective. Pour l’articulation des droits, pour l’émancipation des sexes, pour que les femmes ne soient pas escroquées par la désincorporation de la femme et de la mère dans le domaine professionnel…
Adorno a lapidé tout le reste de notre vingtième siècle en soutenant qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poésies. Mais le temps de la mémoire ne signifie pas seulement le souvenir des morts, de qui n’est plus là, des disparus. Avoir de la mémoire, c’est transmettre le souvenir, cela signifie se poser devant une re-présentification du temps, le rendre vivant, le faire revivre, le rapporté au présent, au jour d’aujourd’hui, dans l’actualité. Cette transformation signifie que nous retournons du côté de ce temps, de cet évènement, qui s’est réellement produit, avec le droit et le devoir de l’écoute, la volonté de comprendre, de s’entendre et de s’interroger, demander le pourquoi. « On ne peut demander d’où vient le mal, mais d’ où vient que nous, humains, le perpétrons… » de cette question lancinante se révèlent, se font jour à la lumière de l’esprit, de la mémoire, tous les noms des exterminés, des disparus, pour que nous nous rendions compte du mal intrinsèque à l’être humain. Un point d’arrêt dans l’évolution de l’histoire, où le récit se paralyse et commence à tourner à vide, emballé, insensé, ensorcelé par l’indicible de l’horreur, par la vérité du terrible, par l’immanence du tremendum ; et tout cela parce qu’ils savent que l’art, la poésie, la musique, le théâtre, en tant que formes nobles, sublimes, en tant que témoignages, constituent la voix, le soupir humain qui révèle ce qui s’est passé, ce qui est irréductiblement humain, tentant l’incroyable avec la force de la création de l’art, de la poïesis, de l’invention fantastique, de la culture qui accroît l’âme, l’ennoblit, qui s’oppose au néant de la cruauté de l’extermination, de la mort préméditée, du mal préconçu et systématiquement perpétré.
Ainsi non seulement l’engagement politique, mais aussi l’activité créatrice, l’art, la culture, la poïesis sublime, ainsi que la praxis quotidienne vouée, offerte, consacrée aux valeurs de la justice sociale, de la fraternité entre tous les peuples du monde, libèrent de la cécité des dictatures autoritaires, despotiques, impérialistes, chauvines, gouffre de la raison, du raisonnement, de l’idéal, du génie qui illuminent les esprits et les vies de tous les hommes.

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